20 Février 2011

La France, malgré ses savoir-faire, son industrie, l'excellence de ses universités et l'intelligence de ses chercheurs, n'a pas été capable de donner naissance à de "grandes start-up" internationales. Cela tient directement de son organisation politique et de la perversité de celle-ci. Pourquoi ?
Dans « L’innovation en France est immolée sur l'autel de la technologie », j'avais exposé la faiblesse de l'approche marketing française qui ne considère l'innovation que sous l'angle de la recherche et de la technologie. Mais c'était sans compter un problème bien plus profond, davantage structurel que culturel.
Ce sujet a pour origine une question d'un internaute posée sur le site Manager-GO! - Questions / Réponses auquel je participe depuis sa création. J'en profite pour vous rappeler que les nouveaux intervenants sont toujours les bienvenus !
Des rapports en guise de solution
En 2008, Christine Lagarde, Ministre de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi, confie la mission suivante à Pascal Morand, Directeur Général d’ESCP-EAP (European School of Management) (1) :
« Je souhaite que vous proposiez une définition élargie de l’innovation qui, au-delà des aspects liés à la recherche et au développement, en intègre toutes les facettes. Vous élaborerez également des indicateurs permettant, dans le cadre de l’actualisation de la stratégie de Lisbonne, de mieux mesurer les résultats des politiques d’innovation mises en œuvre par les États-membres de l’Union européenne et par les institutions communautaires. »
Dans son rapport fortement documenté et établi par une montagne de sommités diverses et variées, ESCP-EAP synthétise :
« Ce rapport plaide pour une vision élargie de l’innovation conforme à l’approche qu’en ont les entreprises et donc à la manière dont elle se déploie effectivement dans le tissu économique.
En France, les discours publics évoquant l’innovation sont souvent centrés sur la recherche et l’innovation technologique. Outre le fait que ces deux sujets sont distincts, ils sont aujourd’hui décalés par rapport aux pratiques des entreprises et à la réalité des processus d’émergence et de réalisation de l’innovation.
[...] La France s’est traditionnellement davantage intéressée à l’invention qu’à l’innovation, tandis que d’autres pays développaient de réelles compétences pour développer et com- mercialiser les innovations.
Il semble aujourd’hui essentiel de stimuler la capacité d’innovation des entreprises françaises. À l’heure de la mondialisation, les investissements en recherche ne pourront y suffire. L’innovation constitue une source de valeur et de revenu pour les entreprises et pour l’économie si elle se traduit dans l’activité commerciale et opérationnelle des firmes. »Et de compléter, en substance, sur ce qui apparaît comme un "autre problème majeur" chez nous :
« L’adoption d’une vision élargie de l’innovation suppose de faire évoluer les indicateurs utilisés pour évaluer la capacité du pays à innover, en ne se référant plus uniquement aux dépenses en recherche et développement et aux brevets. Nous proposons plusieurs indicateurs reflétant la réalité de l’innovation dans les entreprises. »
C’est ici que l’ESCP-EAP tombe dans un travers, qui trouve son explication dans ce qui sera exposé après :
« Pour nous, la priorité à l’heure actuelle n’est pas tant de modifier à la marge ces mesures que de les inscrire dans une vision élargie de l’innovation et de faciliter la tâche des entreprises qui innovent. Nous avons donc proposé une série de mesures dans ce sens :
- L’élaboration d’un discours public sur l’innovation dans sa dimension élargie afin de faire évoluer les mentalités.
- La création d’un label valorisant les entreprises ayant mis en place des processus favorables à l’innovation.
- Des procédures d’achat public montrant l’exemple et valorisant l’innovation.
- La création d’une annexe comptable facultative valorisant les actifs immatériels porteurs d’innovation.
- L’affirmation de l’image française autour de l’innovation et de la création.
- des efforts d’exportation des normes européennes dans le monde.
- Une politique d’enseignement valorisant la créativité, la prise de risque, le développement de projets et la transversalité.
- La mise en place du brevet communautaire.
- Des procédures simplifiées facilitant les démarches des entreprises auprès des pouvoirs publics et des laboratoires de recherche publics.
- La création d’un Institut de la compétitivité et de l’innovation. »
Notre Ministre de l’Économie a eu ce rapport en mains, on imagine, et l’a eu avec les recommandations qui l’accompagnent.
Quid sur le terrain ? Au regard de ce qui se passe aujourd’hui en matière d’aide à l’innovation... Tout va bien puisque rien ne change ou presque !
Pourquoi l’organisation politique de la France est-elle en cause ?
La France est un état où les pouvoirs sont centralisés en réponse à une problématique révolutionnaire : le contrôle des dérives des pouvoirs centralisés d’avant la révolution, ceux de la royauté, de la noblesse et du clergé. Pour se protéger et se prémunir contre les restes de la détention des pouvoirs par ces 3 corps, elle déplace le pouvoir central vers un autre pouvoir central, le pouvoir républicain.
Ce nouveau pouvoir doit opérer (comme le précédent d’ailleurs) un contrôle général des 3 ordres de la nation pour assurer sa mission de régulation et de sécurisation de la révolution : politique, social et économique — comme l'évoque André Comte Sponville (2).
Il faut très peu de temps pour que l’État, en créant un tissu de délégations étatiques ou para-étatiques, territoriales et locales, en régulant par la législation et en étant lui-même acheteur, devienne le centre principal de contrôle de l’économie.
Tous les services, de missions d’éducation, missions de développement des moyens de communications (marchandises, personnes...), missions de gestion des finances, de banques, d’assurances, jusqu’aux chambres consulaires de commerces et d’industries qui ont vocation à développer les régions et mener commerce si nécessaire comme c’est encore le cas pour les liaisons aériennes... tous les services sont publics.
L’État ne se contente plus de contrôler au sens de réguler, il contrôle au sens “d’avoir le contrôle d’entreprises” et donc d’en tirer recettes, de contrôler l’emploi, de contrôler le social...
Dans ce contexte, un premier travers apparait : la solution unique.
Un produit peut être créé et “implanté” dans le tissu pseudo-économique — les acheteurs d’état étant suffisamment représentatifs en volume pour que le produit soit « adopté » par la société “civile”. Des exemples ? Le minitel, le TGV, Ariane, Bull, Thomson...
Toutes les inventions sont uniques, ultra financées en développement par l’état et “imposées” au pays. Si vous n’êtes pas dans le giron politique, vous pouvez partir aux États-Unis.
En soi, pas de quoi se plaindre puisque, dans les années 80/90, la France est le fleuron des télécoms mondiaux, ne vend pas beaucoup hors de ses frontières, mais dispose d’une formidable réputation — Le CNET a une aura fantastique et des inventions extraordinaires à son actif. Son TGV fait le tour du monde. Ses centrales nucléaires aussi.
Dans la première partie des années 80, on remplace des centraux électroniques Emerson par des centraux électroniques Thomson. Mieux ? Non, Français.
On notera quelques initiatives privées. La carte à puce ! Mais avec quel levier d’état son adoption a-t-elle été réalisée ? Les banques sous contrôle de l’État. La vache qui rit ? Eum ! Des campagnes de promotion jusque dans les écoles.
C’est aussi dans les années 80/90 qu’on découvre un autre phénomène : les Français sont considérés comme les meilleurs publicitaires du monde . Si c’est parfaitement exact, la raison en est bien triste.
Après une très longue période où l’on fonctionne sur un modèle de recherche technologique financée et propulsée dans le marché par l’état, on a pris l’habitude d’inventer des produits (et tout ce qui va autour) sans trop se soucier réellement de l’attente du public. Enfin juste ce qu’il faut mais pas plus ! Le minitel était un succès ? Facile puisqu’il était gratuit !
Dans ce contexte et cette prise d’habitudes, même l’industriel "indépendant" ne pense pas marketing. Il pense invention ou conception d’un produit et, lorsqu’un produit est au point, il le met en vente. Et bien sûr, s’il veut en vendre par un levier autre que celui de l’état, il fait appel à des publicitaires. Ceux-ci vont inventer des choses superbes pour faire acheter des produits parfois loin de correspondre à une véritable attente du public. On imagine bien que nos publicitaires ont pu être bons face à de tels paris. Nous savons vendre de la m... avec du rêve. Les pays d’Amérique Latine sont d’ailleurs dans une même dynamique. Ils ont aussi de très bons publicitaires. Normal : hyper-étatisation, marché forcé, centralisme, ... communisme.
Vient l’européanisation. Dans ce contexte toujours très centralisé et protectionniste des débuts, aucun problème ! La France continue a bien vivre de sa centralisation économique et d’un commerce européen régit par la préférence communautaire. Et mettons l’Afrique de côté pour simplifier.
Vient la mondialisation, et là rien ne va plus. En face, les autres états forts (et moins forts) sont organisés très différemment. Le pouvoir est dans les mains du local. La structure d’état est très peu présente. La législation est souvent très “pauvre” et principalement constitutionnelle. La mission de service public est organisée au niveau local, par le tissu associatif et bénévole. Les subventions n’existent pratiquement pas. La solidarité est locale et privée. L’impôt est faible. L’économie est libre. Bref, l’état est presque exclusivement directement dans les mains du citoyen.
Un principe simple : la subsistance dépend de l’autonomie à commercer des biens et des services. C’est donc le marché qui régule lui-même les choses. En d’autres termes, si on répond à une attente — VRAIMENT —, on subvient à ses besoins (et plus), sinon, on dépérit, après le petit sursis offert par la solidarité inter-personnelle. Et pour aider quelqu’un, lui être solidaire, mais aussi s’aider soi-même, on investit dans son commerce et on espère en retirer un subside en retour. L’argent est propre puisqu’il est utile !
Le marketing prend ici toute sa dimension : un produit attendu et conçu en stricte réponse à un besoin, en adéquation avec les capacités d’achat des consommateurs — entendre : sans subvention —, distribué de la manière qui convient, avec un peu de promotion pour faire savoir que le produit existe, mais pas plus.
Les pubs américaines sont simples, pratiques... Le produit y est roi. Pas la peine d’inventer des histoires sophistiquées. Si le produit est bon, au juste prix, promu juste ce qu’il faut et distribué par les canaux appropriés, il sera vendu. Point barre.
Pourquoi les choses, en France, n’ont-elles pas globalement évoluées avec la mondialisation ?
La classe politique qui ne sait pas se révolutionner en profondeur — de par la nature même des institutions et du fait du système majoritaire qui crée une “monocéphalite chronique” — reste inscrite dans un principe unique, qu’elle soit de gauche ou de droite, le principe régalien : L’état doit garantir et sécuriser. L’état contrôle l’économie.
Il suffit d’entendre les discours de nos politiciens en période d’élection pour prendre la mesure du problème. Et de rire intérieurement tellement ils sont ridicules d’y croire eux-mêmes, ou d’en pleurer tellement c’est consternant.
Inscrit dans ce passé de gloire de la recherche technologie étatique, assis sur l’idée que l’état contrôle l’économie, le politique construit tout dispositif d’aide au développement autour d’une seule et même idée : l’état sait ce qui est bien ou mal en matière d’innovation et, par conséquent, accompagne ou n’accompagne pas les projets.
Pire, l’État doit tellement garantir l’éthique de ces projets et le parcours pour démontrer qu’un projet entre dans les clous est si lourd qu’il est propre à faire reculer les plus industrieux.
Contrairement aux sociétés comme la société américaine où l’investissement privé a toute sa raison d’être car : 1) la faiblesse de l’impôt laisse de la marge pour investir, 2) il n’y a qu’une faible solidarité étatique, donc il faut construire sa sécurité par le capital, 3) on se fait confiance par défaut,
en France tout est inversé : 1) l’impôt laisse peu de marge de manœuvre pour investir, 2) la solidarité limite la nécessité de recourir aux placements, 3) par défaut, on ne se fait pas confiance.
C’est tellement vrai que les instances étatiques, dont c’est le métier d’aider substantiellement au développement, ne le font qu’à destination de sociétés qui font du chiffre d’affaires, pas à celles qui démarrent ou alors... en leur jetant de la menue monnaie — et encore, du bout des doigts.
Le politicien se retrouve porteur d’une logique terrible :
- Il doit assurer la solidarité nationale
- Il doit collecter l’impôt pour l’assurer
- Il doit faire croire qu’il aide l’économie pour assurer l’impôt.
Et il faut beaucoup de solidarité : logement sociaux, crèches, écoles, infrastructures...
Mais il faut aussi lutter pour que les industries ne s’installent pas ici ou là — voire s’en aillent — parce qu’il faut être solidaire ... avec les populations — pardon avec l’électeur.
Le politicien, pour montrer son action en matière d’innovation, soutient : la co-innovation (université / entreprise) parce que ça c’est du social.
Université = savoir, culture, les gens, ascenseur social, prof, éducation nationale, fonctionnaires, voix...
Et si chaque projet réinvente un truc qui existe déjà, ce n’est pas grave parce que ce qu’il montre lui, le politicien, ce n’est pas le résultat, mais le nombre de projets qu’il a soutenu et l’enveloppe octroyée.
Cela dit, dans le social, c’est aussi un peu pareil. Un jour j’entrepris de poser une question en public à mon Président de Conseil Général et lui demandait en substance : Vous annoncez soutenir budgétairement les associations à caractère social de ceci et de cela ! C’est bien. Mais quelle est votre philosophie politique qui guide ces soutiens : le soutien lui-même ou l’adhésion à leur cause et leur manière de la mener ? Je n’obtins qu’une défilade verbeuse et insubstantielle. Il n’avait bien sûr aucune vraie philosophie politique si ce n’est celle de montrer qu’il soutenait ceux qui lui apportaient des voix.
Et s’il fallait encore en rajouter sur le côté centraliste des opérations d’aide :
« Le Grand emprunt, c’est parti. Un an après son lancement, le Premier ministre François Fillon a révélé début décembre 2010 les 14 premiers projets qui, dans les secteurs des énergies renouvelables, des réseaux électriques intelligents, du très haut débit et de l’économie sociale, vont se partager 53 millions d’euros sur les 35 milliards du Grand emprunt. » (3)
53 millions divisé par 14 = 3,7 millions. Cool ! Tout ce qu’il faut pour chercher un peu, rien pour faire un vrai marketing. Mais ce n’est pas grave. L’état est là pour imposer le produit et essayer de le vendre chez les voisins. Comme les EPR d’ailleurs.
Pourquoi l’ESCP, et Pascal Morand avec lui, se plante dans ses recommandations ?
Toutes ses recommandations sont régaliennes, politiciennes et superficielles.
On est loin du plan Obama, qui a déclenché un fond d’innovation de 3,4 milliards de dollars, dont la contre-partie des investissements privés est : UNE EXONÉRATION À VIE DES PLUS VALUES DE CESSIONS DE LEURS INVESTISSEMENTS.
Les mots clés utilisés dans ces recommandations en disent long !
- discours public
- faire évoluer les mentalités
- création d’un label
- achat public montrant l’exemple
- affirmation de l’image française
- exportation des normes européennes
- politique d’enseignement
- brevet communautaire
- procédures simplifiées
- laboratoires de recherche publics
- Institut de la compétitivité
On peut à peu près prendre n’importe quel discours de politique de gauche comme de droite et y retrouver les mêmes mots. Reste à en faire des phrases.
Et, cerise sur le gâteau, je l’avais gardé au chaud :
« La création d’une annexe comptable facultative valorisant les actifs immatériels porteurs d’innovation. »
À vos souhaits ! Merci ! Ça sent le sempiternelle réflexe administrativo-fiscal, s’il fallait démontrer qu’on est boulonné dans la paperasse et l'apareil.
Pourquoi n’avons nous pas de Google, d’Apple, d’Open-source... ?
Parce que la seule chose qui soit nécessaire pour innover et lancer de vrais grands projets qui vont se transformer en multi-nationales 2.0, avant tout le reste, c’est : DU FRIC.
Prêtez-moi 50M€ et je vous ponds demain n’importe quoi qui soit vraiment utile aux gens — technique ou pas, avec de la recherche ou sans, mais un truc innovant —, qu’ils vont acheter, puis le préparer à l’export, et avec leurs achats permettre de faire vivre une boîte qui embauche, consacre un vrai budget de développement, continue de créer des produits...
Multiplié par 100, ça fait "un truc qui bouge". Pas un “machin” qui a payé une 10 aines de "tronches" pendant 2 ans pour pondre un “truc” qui va rester dans les cartons à moins qu’un GROS-GRAND-GRAS s’en charge, c’est à dire fasse tout le boulot pour en faire un vrai produit... à acheter.
Entreprise du CAC40, dort tranquille, l’État te facilite ta croissance externe avec notre fric.
Prêter 5 Milliards ! Impossible. Ça, c’est ce qu’on prête aux banques pour les sauver de nous avoir volé. Encore et toujours le centralisme régalien.
La cours des comptes vient de publier son rapport :
« Selon la Cour des comptes, sur les 7,7% de PIB de déficit en 2010, près de 5,5% seraient structurels, c’est à dire indépendants de la conjoncture actuelle. » (4)
En d'autres termes, l'État gaspille notre argent.
Je me souviendrais toujours, dans le début des années 90, j’étais à la préfecture des Hauts-de-Seine lorsque la responsable de mon dossier de création d’entreprise m’annonça que j’avais obtenu un avis favorable pour l’aide. Mais elle ajouta : « savez-vous que les 40.000 F, vous ne les toucherez que dans 2 ans ? »
Et depuis j’ai monté nombre de projets et ça n’a pas évolué d’un iota.
Références
1) Le Rapport d’ESCP-EAP pour la modernisation de l'innovation en France
2) André Comte-Sponville
- La disctinction des ordres - « Le Capitalisme est-il moral ? » d’André Comte-Sponville : Achetez ce livre passionnant
- Un très bon passage d’ACS, qui permet de “réaliser” la distance entre la logique et le centralisme, certes de la morale et de l’histoire, mais si proche de notre exposé : http://www.youtube.com/watch?v=0VP9j1Jaq0U
3) Le Grand emprunt, dernière chance de l’innovation en France
4) Cour des comptes : des gaspillages, encore et toujours
4.1) Une Cour des Comptes au taquet



















