22 Juin 2010
Bastien Donjon de Vicus.fr explore le monde de l’Hyperlocal depuis près de 2 ans. Les perspectives de cette nouvelle approche d’après l’ère du tout global commence à se montrer.
Interview !
Luc-Olivier : On te présente comme l'un des moteurs de l'hyperlocal en France. Le local on connaissait, mais l'hyperlocal qu'est-ce que cela signifie exactement ?
Bastien : Le local fait référence à un lieu. Dans ce sens, l'hyperlocal fait référence à un lieu encore plus restreint. C'est une façon de se concentrer sur une zone géographique, importante pour un individu, avec l'aide des nouvelles technologies de communication (NTIC). Pour cela, l'hyperlocal ne fixe pas de limite maximum ou minimum pour la superficie (ou le rayon) concernée.
Par exemple, pour une multi-nationale, l'hyperlocal pourrait être un Pays comme la France ou au moins une de ses régions alors que pour un particulier, l'hyperlocal pourrait être son quartier ou sa rue de résidence...
Cependant, dans la pratique, l'hyperlocal ne va pas plus loin que les frontières d'une commune et ne se focalise pas plus bas qu'une résidence. De plus, l'hyperlocal est fortement influencé par différents paramètres comme les centres d'intérêt, les points administratifs, le relief, la couverture des transports en commun, les zones d'habitations, le lieu de travail, la position géographique des amis et de la famille, le mode de transport ... L'hyperlocal n'est donc pas une zone circulaire fixe mais un ensemble d'espaces plus ou moins connectés proches ou distants.
L'Hyperlocal, qui est un mot très largement utilisé aux États-Unis, s'installe doucement en France. Cependant, le terme ne semble pas être très approprié pour définir l'idée qu'il couvre. En effet, l'hyper-local, avec le préfixe hyper, pourrait plutôt se traduire par un agrandissement du local (une grosse zone locale), idée complètement opposée à l'usage que nous en faisons. Cependant, hyperlocal pourrait également se traduire par une augmentation de l'idée de restriction de la superficie afin de la diminuer encore plus. Dans la première vision, on préférera ainsi hypolocal (sublocal) qui n'est, à ce jour, pas utilisé.
Luc-Olivier : Sur ton blog, on peut découvrir une liste des 130 blogueurs de la Communauté Urbaine de Bordeaux. Cette action de recensement que tu as menée entre-t-elle dans une notion d'hyperlocal et comment ?
Bastien : Jusqu'à présent, on associait un blog à un pays à travers la langue employée par le blogueur. Il n'y avait donc pas de répartition géographique plus restreinte. Le fait de se concentrer sur une zone géographique, qui est pour cet exemple est la Communauté Urbaine de Bordeaux (CUB), se trouvre être un acte hyperlocal. Dans ce type d'exercice, à mon sens, la taille maximum pour être considéré comme hyperlocal, ne doit pas dépasser une communauté urbaine. Tous les blogueurs ont ainsi comme point commun d'être des habitants de la CUB et ont la possibilité de se rencontrer facilement. La logique étant, par la suite, de les repartir par commune, voire par quartier. Cependant, à l'heure actuelle, il est encore très difficile de restreindre la zone de recensement. Les nouvelles technologies amplifieront petit à petit l'hyperlocal.
Luc-Olivier : Dans son livre "Tribus" Seth Godin introduit (ou ré-introduit) la notion de Tribu, sorte de groupe d'intérêt auto-proclamé, animé par des leaders jouant le rôle de mise en "connexion" des uns avec les autres. Peut-on rapprocher cette notion de celle de l'hyperlocal ?
Bastien : Oui bien sur, mais je pense que les leaders, dans cette dimension, ont moins d'impact. L'hyperlocal n'est pas un réseau initié par des humains. On fait tous partie du réseau Hyperlocal à travers nos voisins ou notre famille. Les leaders ne sont donc pas un facteur décisif pour la mise en réseau bien qu'on pourrait le laisser croire avec ce phénomène d'individualisme que nous traversons (sûrement en partie à cause de l'historique d'Internet et de sa globalité). Dans la notion d'hyperlocal, les leaders pourraient très bien être remplacés par des outils de réseautage comme Voisineo ou Peuplade. Cependant, ils auront toujours un intérêt pour dynamiser ces réseaux afin de les rendre plus intéressants et vivants, voire éventuellement de les amplifier pour séduire les plus réticents ou solitaires.
Luc-Olivier : Si, comme je crois l'avoir compris, l'hyperlocal est un mouvement, comment pourrait s'appliquer l'anatomie d'un mouvement décrit par le sénateur américain Bill Bradley dont parle Seth :
- un récit qui raconte qui on est et l'avenir qu'on essaie de construire.
- une connexion entre le leader et sa tribu et des membres de la tribu entre eux.
- la chose à faire : moins il y a de limite, mieux c'est.
Bastien : C'est en fait un peu des trois. Le mouvement de l'Hyperlocal est un mouvement qui permet à chacun de s'exprimer dans un environnement que l'on connaît, celui de la proximité. Chacun devient ainsi un peu plus maitre de son avenir et subit moins les effets de foule.
Comme on a pu le voir, l'hyperlocal est surtout une histoire d'outils de communication centrés sur la proximité. Dans ce thème, les leaders jouent plus le rôle d'animateur (parce qu'ils sont plus motivés que la moyenne ?) et les outils interconnectent tous les membres de la tribu entre eux. Du coup, si chacun s'exprime à sa manière et si les membres peuvent communiquer entre eux alors où sont les limites ? En tous cas, pas au niveau relationnel. Le fait de disposer un moyen de communication local renforce encore plus les liens dans une tribu. En effet, dans la vie réelle vous ne discutez pas forcément avec tous vos voisins parce vous ne les avez jamais croisés ou parce que le dialogue ne s’est pas encore engagé. Les réseaux hyperlocaux renforcent ainsi les liens en accentuant les facteurs de rencontres (ex : présentation avant d’engager un dialogue).
Luc-Olivier : Seth évoque une nouvelle tendance qui oriente les gens et les groupes vers un refus du statu quo. Il nomme cela le "culte de l'hérétique". Penses-tu que l'hyperlocal puisse jouer un rôle pour les populations dans le fait notamment d'une ré-appropriation du paysage politique et citoyen, au delà du consensus qui leur est imposé par les municipalités, les politiques, ... ?
Bastien : Avant, ou dans d'autres domaines, pour être entendu, il fallait se regrouper derrière un leader. Ce leader est, en fait, une personne qui a réussi à développer une crédibilité ou une visibilité plus importante. Celui-ci faisait office, comme on l’a vu, de facilitateur de connexion. Ce leader étant une sorte d'entonnoir qui apportait l'information extérieure au groupe et vice versa. L'information, traitée par ce dernier, était volontairement ou involontairement tronquée ou influencée.
Le phénomène de l'Hyperlocal est devenu réel grâce au développement d'Internet (augmentation du nombre de personnes connectées et de la couverture de l'Internet mobile) qui a amené de nouveaux usages. Il est maintenant facile pour chacun de suivre l'actualité ou tout autre type d'information qui le concerne. Il est également facile de contribuer à cette information, à travers les blogs notamment. Et il est également facile d'intégrer des communautés proches géographiquement et d'interagir avec elles. Partant de ce constat, la population peut ainsi influencer sur tout le cycle informationnel, politique ou non, qui le touche. Ainsi un élu qui va à l'encontre des citoyens pourra être interpellé par la population car celle-ci a pu en être informée. De façon individuelle ou groupée, chacun pourra réagir et contribuer à un mouvement d'opposition brute (chacun pourra s'expliquer comme il l'entend, avec ses mot et ses arguments propres). L'Hyperlocal est en somme une mise en lumière de l'intelligence collective, facilitée par la mise en réseau, physique et virtuel.
Luc-Olivier : L'hyperlocal actuellement pratiqué ressemble à l'association de voisins et nécessite des gens pour animer, activer, créer des évènements, ... Ces groupes ont du mal à se développer et restent, le plus souvent, embryonnaires et centrés principalement sur le même noyau de participants. Les technologies à venir dans les 10 prochaines années sont-elles susceptibles de transformer cet état de fait ?
Bastien : Les outils actuellement disponibles sont nouveaux et sont principalement utilisés par des personnes qu'on pourrait désigner comme étant des "Geeks", dans le sens "j'aime tester les nouveautés".
Ces outils ne sont pas encore intégrés dans l'esprit des gens qui n'en ont même pas encore exprimé le besoin (les phases d’intégrations d’un service sont : Constatation d'une problématique => Expression claire du besoin => Recherche de solutions => Intégration des nouveaux services trouvés => Proposition d'amélioration).
De plus, nous n’avons pas (encore !) assez de recul pour développer des outils simples d’utilisation et ergonomiquement adaptés. On remarque que même Facebook cherche encore comment il pourrait présenter son service. Cependant l'évolution des technologies tend à se développer dans le sens de la spontanéité naturelle. C'est l'ordinateur qui s'adapte à l'environnement physique de l'utilisateur.
L’Hyperlocal, qui est donc un phénomène de masse, avec une forte corrélation entre le monde physique et virtuel, dépend de l'adoption par le public d'un certain nombre de nouvelles technologies. À partir du moment où les utilisateurs intégreront le web hyperlocal dans leurs usages quotidiens et qu'ils l'utiliseront sans que cela soit une corvée, alors chacun deviendra un animateur du réseau hyperlocal. Les technologies des 10 prochaines années seront donc décisives. Les Smartphones, qu'on pourrait désigner comme étant les étendards de l'hyperlocal (Iphone, Android) font partie de ces technologies parce qu'ils démocratisent le temps réel, la mobilité et la simplicité d'utilisation, essentiels pour une utilisation quotidienne. À cela se rajoutent les technologies de web sémantique afin de traiter de façon plus intelligentes toute cette nouvelle masse d'informations.
En somme, l'Hyperlocal est un des usages, si ce n'est le plus important, du web 3.0 (web mobile, sémantique et temps réel). Un fois ces technologies mises en place, l’animation de communautés ne sera plus l’exclusivité d’une élite (ceux qui maitrisent ces outils ou les personnes très motivées). Chacun pourra ainsi s’exprimer ou fédérer facilement pour faire vivre la communauté hyperlocale dont il fait partie. Les cityguides, comme Foursquare ou dismoiou, sont de bons exemples d’outils d’animation de communautés accessibles à tous.
Merci Bastien
Affaire à suivre !
Pour en savoir plus sur Bastien Donjon :
- Vicus, le blog de l'hyper local (blog.vicus.fr)
- Prospective : Les 7 voies d’innovation du “WEB” de 2010 à 2020








