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Yoda-et-Luc-Verifier-tes-sources-tu-devras
Source : Mogan Motivation

Depuis quelques jours, je me retrouve avec une patate chaude dans les mains, la baladant de gauche à droite et de droite à gauche en espérant ne pas me cramer.

La gauche, assez logiquement — et historiquement aussi — voit plutôt d’un bon œil tout ce qu’il peut y avoir de variantes dans la perception des choses, alors que la droite, assez logiquement aussi, tant à vouloir réduire toutes ces variantes en une seule. Bien qu’apparemment différentes, elles sont toutes 2 muent par 1 seule et même intention : faire avancer les choses et l’humain qui va avec les choses en question.

Si, jusque là, mes mains, séparément ou conjointement, avaient pu s’arranger des patates qui passaient par là, cette fois-ci, seule ou ensemble, rien n’y fait. Ma patate continue de naviguer. Et moi de balancer d’un côté à l’autre.

Mais quelle est donc cette patate chaude ?

Depuis 3 ans que je hante ce coin de l’internet, j’ai souvent été confronté à des vérités qui n’étaient pas les miennes, tout autant, il faut le souligner, que de vérités que je partageais.

D’une manière assez générale, les vérités que l’on croise ici ou là sont le résultat de la conviction de celui ou celle qui les énonce ou les promeut, qu’il ou elle prenne ou non la précaution de le rappeler. En général, la formulation ne laisse que peu de doute sur la nature de ce qui est exposé.

S’il n’y a rien à redire dans le fait que l’on exprime ses opinions, que l’on tente d’en démontrer la logique, l’exercice devient beaucoup plus contestable lorsque l’on tente de “prouver” que l’on a raison de penser ce qu’on pense en s’appuyant sur des faits ou des sources qui, soit disant, attestent ces opinions alors qu’on en déforme la nature, qu’on les sort de leur contexte ou encore qu’on ne vérifie pas la qualité et la véracité des faits ou sources en question.

C’est donc en pleine réflexion idéologique que j’ai découvert Jean-Luc Martin-Lagardette, un type qui opère dans un tout autre coin du net, et qui a pondu rien de moins que la « Grille véritale simplifiée pour analyser la qualité des articles de presse ». Au risque d’en embarrasser plus d’un, d’après cette grille d’évaluation de la qualité des articles (de presse), les rédacteurs de blogs que nous sommes, et moi le premier, devrions sans doute retourner sur nos bancs d’école et re-plancher sur notre manière d’écrire.

Bien qu’irréaliste que soit cette perspective de ressortir nos vieux cartables, au moins pourrait-on prendre un peu de la graine que ce journaliste tente de semer. Si son approche nécessairement exhaustive n’est pas très appropriée pour des articles d’opinion ou de méthode (et il en convient lui-même), on comprend toute sa portée dans le cadre d’articles d’information.

Et c’est justement d’articles d’information dont je veux parler.

De la patate chaude au marketing et aux réseaux sociaux !

C’est en croisant dernièrement un article qui titrait « pour 77% des entreprises françaises, ignorer les médias sociaux est une erreur » que, interloqué par une telle proportion, j’ai voulu en savoir plus.

Je dois avouer que j’étais d’autant plus soupçonneux que j’avais déjà épinglé le site en question sur un autre article tout autant surprenant qui affirmait que « 93% des consommateurs demandent aux marques d'être interactives et présentes sur les médias sociaux », annonçant s’appuyer sur une étude de Business in Social Media de septembre 2008. Or, cette étude américaine disait que « According to the survey, 93 percent of social media users believe a company should have a presence in social media », ce qui, une fois traduit signifie précisément “Selon l’étude, 93% des utilisateurs des réseaux sociaux estiment qu’une entreprise devrait être présente sur les réseaux sociaux”. Et, quand on remplace “utilisateurs de média sociaux” par “consommateurs”, on modifie fondamentalement la nature de l’information.

L’histoire en serait sans doute restée là, si, comme je l’évoquais, je n’avais pas été surpris par cette proportion de “77% d’entreprises française...” alors que, ma société réalisant depuis quelques mois une étude sur son territoire, j’étais plutôt confronté à des chiffres 10 fois inférieurs concernant les entreprises et leurs rapports avec les réseaux sociaux. J’ai donc, une nouvelle fois, fait mon investigation pour savoir de quoi il en retournait.

L’article en question s’appuie sur un article du blog de viadeo (ne citant que le nom de l’entreprise, Regus, ayant réalisé l’étude) et titrant « 3/4 des entreprises françaises jugent incontournables les médias sociaux ». Après quelques recherches, j’ai fini par mettre la main sur l’étude en question : « Regus, A Social Recovery - A global survey of business use of social networks ».

Les 2 articles reprennent de manière plutôt conforme ce qu’annonce l’étude, « Marketing must now use social networks, to be successful : France 77% ”.

Une étude marketing, ça s'analyse !

Oui mais voilà ! Ils font dans le marketing, tant l’auteur du premier article que l’auteur du second, tous deux très impliqués dans les réseaux sociaux et les prestations de service qui vont avec. Et si l’on fait dans le marketing, devant une étude, on est encore plus obligatoirement soucieux de la qualité de la dite étude que ne le serait un journaliste non spécialiste du marketing.

Et c’est là que ma patate chaude a commencé à devenir brulante. Car un marketeur digne de ce nom aurait pu, à la consultation de l’étude, immédiatement constater que cette étude, sans exposition de sa représentativité — représentativité que l’on sait être directement proportionnelle à la qualité du panel de personnes interrogées, du contexte d’administration des interviews ou sondages ; sans compter la qualité des questionnaires eux-mêmes —, n’avait aucune valeur et n’indiquait pas grand chose à part des chiffres sans base d’appui.

Comme évoqué, Regus, dans son rapport d’étude, ne donne aucune indication sur la représentativité des personnes interrogées, hormis un vague : « This survey of over 17,000 senior managers and business owners in 80 countries. »

D’autre part, l’étude laconise sur sa méthodologie avec un seul et unique micro paragraphe :
« Over 17,000 business respondents from the Regus global contacts database were interviewed during February 2011. The Regus global contacts database of over 1 million business-people worldwide, is highly representative of senior managers and owners in businesses across the globe. Respondents were asked about their use of business social networks, along with budget allocation to this activity and their performance in the previous year. The survey was managed and administered by the independent organisation, Marketing UK. »

Quoi qu’il en soit, quelle représentativité locale pourrait avoir une enquête réalisée sur 17 000 personnes réparties dans 80 pays ? En prenant les 80 pays les plus peuplés, qui sont sans doute assez représentatifs de la population du fichier d‘1 million de professionnels à travers le monde que Regus revendique posséder dans sa base, et en faisant une simple règle de 3, le nombre de personnes interrogées en France pourrait avoir été de : 182.

L'étude de Regus est contredite par d'autres études qui, elles, exposent leurs représentativités et leurs méthodologies

La quantité peut paraître suffisante pour avoir une approximation de l’idée mais elle vient en totale contradiction avec d’autres études dont, notamment, celle de LH2, réalisée en décembre 2010 pour le compte de Kelkoo et Hopscotch, intitulée : « La présence des TPE et PME sur Internet ». Cette étude réalisée auprès de 302 chefs d’entreprises de 1 à 249 salariés, donc des TPE et des PME (81 industries et construction, 111 commerces et entreprises de transports et 110 de services), révèle que, si 79% des PME sont présentes sur Internet contre seulement 52% des TPE, seulement 7 et 8% respectivement considèrent que leur présence sur internet consiste en « une présence sur les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook ».

Une autre étude, intitulée « Medias sociaux : vendre, communiquer et fédérer », réalisée en janvier 2011 par l’IFOP pour le compte de l’Atelier auprès d’un échantillon représentatif de 1002 cadres d’entreprises française, en dit long sur le perçu en matière de réseaux sociaux :

  • 38% seulement considèrent que les entreprises doivent communiquer via les réseaux sociaux.
  • Parmi ceux-ci, 7% seulement pensent qu’il faut le faire pour trouver des clients et 3% que c’est efficace pour vendre
  • Parmi les autres, 9% pensent que ce n’est pas efficace pour vendre


Bref, comme on le voit, l’affirmation « pour 77% des entreprises françaises, ignorer les médias sociaux est une erreur », si elle est peut-être vraie dans le cadre spécifique de l’enquête réalisée pour le compte de Regus, elle ne s’en trouve pas moins suspecte dans un cadre beaucoup plus global comme le montre les 2 études évoquées qui semblent assez bien se recouper alors même qu’elles sont de constitution, d’orientation et de cibles différentes.

Probablement qu’il aurait fallu annoncer que « pour 77% de grandes entreprises et entreprises basées sur l’économique numérique, ignorer les médias sociaux est une erreur », ce qui serait assez proche de la tendance observée chez ce type de population. Mais, en l’absence de précision, fallait-il l’annoncer ?

Alors, qu’est-ce que je fais de ma patate chaude ?

Eh bien, je vous le demande.


  • Est-ce que le site en question pouvait titrer cela ? Et, plus loin encore, construire son article autour de chiffres issus de cette étude pour le moins imprécise ?
  • Est-ce que, fort de sa position dans les 20 premiers d’un célèbre classement des blogs, l’auteur de ce blog se doit-il à une déontologie plus scrupuleuse des règles de l’information ?
  • Est-ce que, au-delà de cette “erreur” commise par ce blog, ce n’est pas toute la blogosphèse — et plus spécifiquement la marketo-blogosphère — qui doit se questionner sur ce type de “dérives” ?
  • Regus ne s’est-il pas servi d’une certaine forme de crédulité pour faire parler de lui avec cette étude un peu insubstantielle ? Et dans ce cas, n’est-ce pas aussi notre rôle de ne pas nous faire piéger par et de ne pas relayer ce type de pratique ?
  • Devrait-on appliquer les règles du journalisme d’information et de la qualité de retransmission de l’information que propose Jean-Luc Martin-Lagardette ?

 


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